Intervention de Pablo Solon – « Nous traversons une crise systémique »

Lors du débat « La catastrophe climatique, un défi pour l’imagination, un défi pour l’action » organisé par Politis et Attac, et qui s’est tenu à Paris le 10 novembre, Pablo Solon est intervenu pour rappeler que la crise dans laquelle nous étions était systémique, et qu’elle se résoudra de manière globale.

Pablo Solon est un homme politique bolivien. Il fut Ambassadeur de la Bolivie aux Nations Unies de février 2009 à la juin 2011, notamment sur le sujet du climat.

Vous retrouverez ici les vidéos des interventions qui ont eu lieu lors de ce débat. Je retranscris mot pour mot son intervention dans cet article.

 

 

Toutes les crises sont interdépendantes et mènent à une crise systémique

Les crises économique, sociale, environnementale et politique sont des crises interdépendantes : elles s’alimentent les unes les autres et forment un tout.

Le changement climatique, la pauvreté, les discriminations sociales, l’autoritarisme, toutes ces choses sont liées. Nous traversons une crise systémique. Il n’est pas possible de résoudre le problème du changement climatique en remplaçant simplement les combustibles fossiles par des énergies propres.

Pour lutter contre le réchauffement climatique, il faut que nous changions fondamentalement notre relation avec la nature. Il est nécessaire que nous arrêtions de considérer la nature comme un objet, nous devons comprendre que nous en faisons partie.

On peut tracer un parallèle entre les violences que subissent les corps des femmes, et la violence que subit la nature. Tant les femmes que la nature font l’objet d’exploitation, de marchandisation. Les processus de colonialisme, d’interventionnisme, renforcent et alimentent la structure patriarcale de notre société.

La concentration des richesses entre très peu de personnes conduit au totalitarisme, et à la mise en place de démocratie contrôlée, où la population vote mais ne décide pas. La mondialisation capitaliste va aggraver l’extractivisme et le consumérisme non contrôlée, qui aggravent le changement climatique.

 

 

Mettre en place des alternatives systémiques à travers une véritable démocratie

La crise systémique met en danger l’avenir de l’humanité, l’avenir de la vie telle que nous la connaissons. Notre planète continuera à exister, mais de nombreuses formes de vie vont disparaître pour toujours.

Pour faire face à cet effondrement systémique de la vie dans notre planète, nous devons regarder la situation dans son ensemble plutôt que de nous concentrer sur certaines parties seulement.

Pour cela nous devons réfléchir à des interactions, à des rapports, sur lesquels nous ne nous attardons pas d’habitude. Nous devons défendre des alternatives systémiques, qui combinent des stratégies différentes, à des niveaux différents.

Cela peut passer par exemple par des alternatives qui promeuvent l’utilisation d’une énergie solaire produite sous le contrôle des communautés et pas sous le monopole de grandes entreprises privées ou publiques. Cette énergie solaire devra être produite sans déplacer les populations locales, sans aggraver la déforestation. Cette énergie solaire doit être produite au niveau des communautés pour transformer les consommateurs d’électricité, en producteurs d’énergie.

Pour une telle énergie solaire communautaire, il faut une véritable démocratie, une démocratie participative, qui permette de parler du futur de l’énergie, qui permette de le définir, et cela en dépassant justement les intérêts des entreprises.

Sans cette véritable démocratie, il n’existe pas de solution au changement climatique. On ne peut pas gérer l’énergie en suivant une logique dominée par le marché. L’énergie de l’avenir doit fonctionner en suivant cette logique féminine de l’économie des soins qui cherche à préserver les cycles de vie de la Terre.

Pour construire des alternatives systémiques il faut affronter le capitalisme, l’extractivisme, le productivisme, la ploutocratie, le patriarcat et l’anthropocentrisme. Le changement de système nécessaire pour lutter contre le changement climatique, ce n’est pas seulement un changement de système économique. Tout système économique est ancré dans la nature.

Pour une véritable alternative au capitalisme, il faut remplacer la logique du profit par la logique de la vie. Il faut remplacer l’extractivisme illimité par la réparation des écosystèmes. Et il faut remplacer le productivisme par une économie qui soit centrée autour de la reproduction et de la conservation de la vie.

Nous ne parviendrons pas à l’harmonie entre les êtres humains, et entres les êtres humains et la nature si nous ne prenons pas nos distances avec l’anthropocentrisme et le patriarcat. Pour parvenir à un système qui ait ces caractéristiques, il faut transformer de façon radicale nos démocraties actuelles et il faut prendre en compte la représentation de la nature.

Ces alternatives systémiques ne viennent pas de nulle part. Elles sont le produit des luttes, des victoires, des défaites, des résistances des peuples. Nous devons tirer des enseignements de nos propres expériences et de celles des autres. Toujours de façon constructive, et toujours de façon critique. Et sans créer de nouveaux dogmatismes, sans créer de nouveaux cultes de personnalité.

 

 

La complémentarité entre différentes visions

Pour ce processus, il faut trouver des complémentarités entre différentes visions comme le « bien vivre » ou « vivir bien », les communs, l’éco féminisme, la décroissance, la souveraineté alimentaire, les droits de la terre mère, l’écosocialisme, la démondialisation, et bien d’autres.

Le « vivir bien » est une vision originaire des Andes en Amérique du Sud, il s’agit de réfléchir au besoin d’un équilibre dynamique entre toutes les différentes composantes de la Terre mère. Dans ce paradigme, le plus important c’est d’apprendre à créer des liens dans le respect de la diversité, à se complémenter mutuellement, et à se décoloniser à tous les niveaux.

La proposition qui tourne autour des communs affirme que la solution principale ne vient pas du marché, ne vient pas de l’Etat, mais de la capacité d’auto-organisation de la société, pour qu’elle gère elle-même les éléments nécessaires à la vie.

La décroissance nous rappelle qu’une croissance illimitée n’est pas possible dans une planète limitée. Il s’agit alors de construire des sociétés simples, dans la modération, qui respecte les limites biologiques et physiques de la Terre.

Les mouvements écoféministes dénoncent les cultures, les structures patriarcales, qui exploitent les femmes et la nature. Les écoféministes dénoncent le fait que les travaux du soin qui sont fondamentaux pour la durabilité de la vie sont rendus invisibles, sont méprisés, sont appropriés.

Les droits de la Terre mère appellent à abandonner notre paradigme anthropocentriste et à imaginer une nouvelle société dans laquelle on respecte tant les droits des êtres humains que de la nature.

L’écosocialisme appelle à dépasser la logique du capital, la logique du profit, pour répondre aux besoins de tous en respectant la santé de notre planète.

La démondialisation propose un nouveau type d’intégration au niveau mondiale tant pour les peuples que pour la nature.

Chacune de ces visions à ses propres forces, ses propres faiblesses, et elles peuvent toutes être complémentaires. Il faut toutes les utilisées pour construire des alternatives systémiques. Pour véritablement changer le système, il faut porter des regards multiples sur l’avenir.

 

 

L’exemple de la guerre de l’eau en Bolivie

La semaine dernière, on m’a demandé [c’est toujours Pablo Solon qui parle hein!] qu’elles étaient les enseignements qu’on pouvait tirer de la guerre de l’eau de Cochabamba [Privatisation de l’eau par le gouvernement Bolivien qui a entraîné une révolte sociale dans les années 2000]  après près d’une dizaine d’années du gouvernement d’Evo Morales.

La guerre de Cochabamba a joué un rôle clé et a changé l’histoire de la Bolivie. Elle a marqué le début de la fin des privatisations en Bolivie, et nous a montré que nous étions capables de nous libérer du néolibéralisme. Cette guerre de l’eau de l’année 2000 eut entre autres conséquences celles des triomphes aux élections des mouvements sociaux en 2005.

Cette victoire à Cochabamba a été une victoire contre la privatisation de l’eau dans la ville de La Paz, cela a permis de faire accéder ce service à de nombreux quartiers, que l’entreprise française Suez ne considérait pas rentables. Il y a aujourd’hui bien plus de zones périurbaines et rurales qui ont un accès à l’eau qu’il y a dix ans.

Néanmoins, l’année dernière, une centaine de quartiers de la ville de La Paz, ont souffert d’un manque d’eau dû à une sécheresse. Cette sécheresse est la conséquence du réchauffement climatique et de la déforestation autorisée par le gouvernement d’Evo Morales.

Cela nous enseigne que pour garantir le droit humain à l’accès à l’eau, nous devons lutter certes contre la privatisation, mais aussi protéger nos forêts de cette déforestation, de ces incendies écocides qui touchent plus de 200 000 hectares par an. Notre vision de l’eau doit donc être systémique,  complète, et pas seulement portée par la gestion.

Alors pourquoi est-ce que le gouvernement Bolivien qui parle pourtant des droits de la Terre mère autorise et entretient cette déforestation ? Il s’agit d’étendre les productions agro-industrielles qui seront ensuite exportées, il s’agit également de ne pas affronter les groupes paysans de producteurs de feuille de coca qui colonisent finalement la forêt vierge.

En Bolivie nous avons une nouvelle constitution, nous avons des lois très progressistes, mais celles-ci ne sont pas appliquées en réalité puisque ce qui va primer, ça reste la logique du pouvoir. Le gouvernement duquel j’ai fait parti tient aujourd’hui davantage à garantir sa prochaine réélection qu’à protéger les forêts.

Notre erreur, à nous, que les circonstances ont menés au pouvoir et au gouvernement, ça a été de ne pas créer directement un contre-pouvoir social qui pourrait s’opposer à nous. L’enseignement qu’on peut en tirer, 17 après la guerre de l’eau de Cochabamba, c’est que sans une démocratie véritablement participative, créative, et autogérée, il n’est pas possible de se débarrasser de l’extractivisme et protéger les cycles de vie de l’eau.

C’est pourquoi, dans la lutte contre le changement climatique, il est essentiel de ne pas utiliser des stratégies à une seule dimension. Il faut chercher une construction toujours grandissante, toujours complémentaire de différentes stratégies, à différents niveau.

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