De Bure à Calais – Traiter les zones hors de contrôle ou de l’écologie des sociétés.

« Nous ne voulons plus qu’il y ait en France des lieux qui soient des lieux de non-droit, et où donc on puisse s’installer en dehors de toute règle » a déclaré Vendredi 23 Février le ministre de l’intérieur Gérard Collomb, à propos de la ZAD de Bure. Ainsi donc entend-il combattre et défaire les modes de vie ne tombant pas dans les cadres légaux de notre démocratie, qu’ils soient choisis ou subis. Cette volonté peut sembler pragmatique, mais je me propose de montrer qu’elle illustre une vision d’uniformisation mortifère de notre société. Car rappelons-le, la diversité, c’est l’expression même de la vie. Tenter de l’uniformiser, c’est tuer la vie.

En France, de nombreux lieux échappent à l’Etat de droit, et sont de fait souvent considérés comme des « jungles ».  En agriculture industrielle, les friches et les jachères disparaissent des paysages, causant finalement plus de tort que de bien à notre système agricole [1]. Leur disparition ne tient pas tant au « manque à gagner » économique potentiel, qu’au fait qu’elles représentent des zones hors du contrôle humain, et qui nous renvoient à notre peur primitive de la Nature non domestiquée.

Peut-être les même procédés cognitifs ont œuvré dans la tête de Gérard Collomb et de ses conseiller.es, lors de l’écriture de la loi Asile et Immigration, qui favorisera le démantèlement des « jungles humaines » : la non-tolérance que des zones existent hors de la toute-puissance rationnelle des sociétés civilisées. Ces jungles-là nous renvoient à nos peurs primitives de l’autre, et biaisent l’imaginaire collectif de l’altérité, en établissant des liens de méfiances a priori. Ces lieux sont ainsi souvent décris comme violents, désorganisés, où règne une sorte de précarité primitive. N’utilise-t-on pas couramment l’expression « la loi de la jungle » pour désigner la lutte de tous contre tous pour la survie ? Or, nous disent les récents travaux en biologie et en écologie, les lois qui régissent la Nature sont bien mieux décrites par des processus de coopération plutôt que de compétition.

Nous sommes ainsi renvoyés aux fondements des valeurs que la société occidentale a développées de la Grèce à la Rome, puis à travers les grandes religions monothéistes, culminant avec la pensée cartésienne et aujourd’hui les rêves transhumanistes. La Nature « sauvage » est perçue comme dangereuse, abritant des peuples « barbares », incontrôlables. Les forces de la Nature, incomprises, sont craintes, et seule la maitrise de celles-ci peut conduire à l’établissement d’une société, puis d’une culture humaine. Cette pensée dualiste, qui sépare l’Homme de son environnement, propre à l’Occident, a profondément bouleversé notre rapport à l’altérité, notre rapport à l’inconnu, humain ou non-humain.

De nombreux exemples contemporains illustrent parfaitement cette peur irrationnelle qui nous prend face à des organisations qui ne sont pas régies par nos lois habituelles. La panique du gouvernement français face aux revendications des occupants de Notre-Dame-Des-Landes de conserver une certaine forme d’autogestion des terres agricoles  rejoint la peur des autorités face à la jungle de Calais, ou encore la non-assistance de la direction de l’université Paris-8 face à une occupation de personnes exilé.es. Dans le cas de Paris 8, la direction invoque les conséquences néfastes de l’occupation sur les cours d’arts (bâtiment occupé), alors même que la direction du département des arts a annoncé son soutien officiel et unanime à l’occupation. La direction a également évoqué des problèmes d’hygiène et de sécurité, qu’elle s’efforce discrètement de renforcer, en donnant par exemple l’ordre de ne pas rétablir l’électricité, coupée depuis plus de cinq jours.

D’après les éco-psychologues Marie Romanens et Patrick Guérin, l’écologie c’est d’abord notre rapport à l’altérité, à l’humain comme au non-humain. Pour revenir d’urgence dans les « limites planétaires » de ce que notre planète peut encaisser, il est nécessaire de repenser notre lien à cette altérité, et en particulier d’abandonner l’idée de notre toute-puissance, à la fois sur les autres (on ne convaincra jamais quelqu’un de changer de comportement), sur soi-même (nous ne pouvons avoir de prise sur nos affects, notre vie psychique intérieure), et sur la Nature (la compréhension intégrale des cycles naturels, des processus régissant le vivant et le non-vivant est hors de portée des humains).

Difficile d’abandonner cette triple illusion de toute-puissance puisque nos sociétés occidentales en sont imprégnées, jusque dans leurs fondements. Les recherches contemporaines en sciences agronomiques le montrent : des écosystèmes en bonne santé, diversifiés et résilients, ont une valeur intrinsèque et une productivité infiniment plus grande que les monocultures génétiquement modifiées. Nous ne savons pas mieux faire que la Nature. Plus important : nous devenons une espèce véritablement dangereuse lorsque nous tentons de jouer aux apprentis-dieux. À l’échelle individuelle, peut-être ne nous retrouverons pas dans cette description de domination de la Nature, mais nous pouvons réaliser que la compréhension cartésienne des processus formant la vie est pour l’instant notre seul mode de compréhension du monde. Or les divisions qui sont effectuées par la philosophie cartésiennes réduisent un tissu complexe d’interconnexions à une juxtaposition, tout comme la biodiversité est souvent perçue comme une liste d’espèces, alors qu’elle constitue la fraction vivante de la planète.

De même que l’homogénéisation de nos paysages, nous assistons depuis le 20e siècle à l’uniformisation des modes de vie. Or, l’exemple de la Nature nous enseigne que de telles sociétés homogènes sont peu efficientes, et peu résilientes. Un écosystème complexe de modes de vie différents, de femmes et d’hommes aux aspirations différentes, permettrait théoriquement aux humains un meilleur épanouissement, tout en nous maintenant en deçà des limites planétaires en termes de ressources et de pollution. Les alternatives qui émergent çà et là présentent en plus l’avantage d’alimenter les discussions qui proposent de repenser radicalement nos sociétés pour atteindre la durabilité. Puisque notre modèle a été conçu sur les illusions d’une planète infinie, ces alternatives prennent tout leur sens, et devraient être supportées, plutôt que réprimées par le gouvernement. En somme, les constats des écologues et intellectuels rejoignent ceux des groupes autogérés : non, il ne s’agit pas de lutte de tous contre tous, il s’agit de reconnaitre qu’il n’existe pas de solution unique et intégrale aux problèmes sociaux et environnementaux. Il s’agit de reconnaitre le droit aux zones hors de contrôle, aux « lieux de non-droit » comme espaces d’expérimentations sociales.

[1] L’homogénéisation des paysages est considérée par exemple comme l’un des facteurs majeurs de l’effondrement des populations d’insectes, à travers la destruction de leurs habitats (haies, bordures, arbres isolés, abords des cours d’eau… bref les moindres recoins de Nature non cultivée). Résultat : en 25 ans, 75% des populations d’insectes ont disparu en Europe de l’Ouest, avec des conséquences drastiques sur la productivité agricole.

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