ZOOS : Le cauchemar de la vie en captivité, Derrick Jensen, Extraits

Dans son ouvrage Zoos : Le cauchemar de la vie en captivité, Derrick Jensen, écrivain et écologiste radical américain, revient sur la domination de l’homme sur les autres animaux et ce qui en découle : destruction de leurs habitats, massacres et tortures, captivité dans les zoos ou dans les « parcs zoologiques ». Ce livre, très émouvant, nous fait comprendre et ressentir toutes les horreurs que nous faisons subir aux animaux non humains depuis la nuit des temps (et encore aujourd’hui), et fait le parallèle entre les zoos dans lesquels sont physiquement enfermés les animaux, et la société industrielle dans laquelle nous sommes enfermés et dont les barrières sont virtuelles. De la même façon que l’animal non-humain qui fait les cent pas dans une cage n’est plus qu’une coquille vide, l’humain industriel qui a quitté son habitat naturel et qui a laissé l’intégralité de son autonomie à des structures supérieurs n’est peut-être plus un humain non plus…

Je vous propose ici certains passages du livre qui m’ont marqué.

 

 

p 100

Je ne pense pas que l’ourse désormais rendue folle, qui faisait les cent pas, quitterait sa cellule si elle le pouvait. Si on la ramenait chez elle, elle ne saurait probablement pas quoi faire. Nous non plus. Cela signifie que les barrières qui nous séparent de la liberté peuvent maintenant nous être faussement dissimulées.

Ce qui est vrai pour les ours, les pingouins et les boas constricteurs est vrai pour les humains. Que nous prétendions que les barrières qui nous séparent de la liberté n’existent pas n’implique pas que notre prétention est juste. Nous ne sommes toujours pas libres. Nous ne sommes plus en mesure d’interagir avec notre habitat, ce qui signifie que nous ne sommes plus qui nous sommes. Que nous ne sommes plus humains. 

 Un autre argument mis en avant par les partisans des zoos est que ceux-ci sont des divertissements très populaires. En Amérique du Nord, par exemple, les zoos comptent plus de visiteurs que tous lesévénements sportifs professionnels rassemblés.

A dix ou vingt euros l’entrée, six euros le parking, cinq euros le « zoo burger », le « milk-shake rhino », les « frites de singe » et dix euros pour un animal en peluche, on comprend pourquoi les zoos sont un business très lucratif. Peut-être comprend-on aussi pourquoi les employés des zoos refusent de sympathiser avec les animaux qu’ils incarcèrent : quelqu’un a dit un jour qu’il « est difficile de faire comprendre quelque chose à quelqu’un lorsque son salaire dépend du fait qu’il ne la comprenne pas. »

 

 

p 103

Les écrivains qui croient que « la nature » est cruelle et que les animaux sont « uniquement focalisés sur la lutte pour survivre » ont passé trop de temps avec des capitalistes et pas assez avec des animaux sauvages. Ils ont tout faux, et se rendent coupables de la pire des projections : prétendre que le monde entier est aussi cruel, abusif, et hostile que cette culture. Cette culture affirme frénétiquement que toutes les cultures se fondent sur la violence, que toutes les cultures détruisent leur territoire écologique, que les hommes de toutes les cultures violent les femmes, que les enfants de toutes les cultures sont battus, que les pauvres de toutes les cultures sont obligés de payer un loyer aux riches (ou même que toutes les cultures présentent des riches et des pauvres !), et que toutes les cultures incarcèrent les animaux. Le meilleur exemple de la manière dont cette culture tente de naturaliser sa violence est peut-être la croyance selon laquelle la sélection naturelle se fonde sur la compétition, et que toute survie est une lutte violente où seuls les plus vicieux et les plus abusifs triomphent. Le fait que cette croyance, bien que manifestement fausse et logiquement intenable, soit si omniprésente au sein de cette culture, révèle à quel point nous avons perdu la tête dans cette chambre d’écho. Si vous me permettez d’utiliser quelques points virgules, je peux, en une seule phrase, réfuter l’idée que la compétition guide la sélection naturelle : les créatures qui ont survécu sur le long terme ont survécu sur le long terme ; si vous surexploitez votre environnement, vous l’épuiserez et en mourrez (ce dont les humains industriels vont bientôt faire l’expérience) ; la seule manière de survivre sur le long terme est de rendre plus que ce que vous prenez, d’enrichir votre habitat. Non pas la survie du plus fort, mais la survie du plus adapté : de celui qui s’intègre dans son habitat, qui l’améliore, dans le contexte qui lui est propre, par son existence. Le cerf et le loup travaillent ensemble à devenir tous deux plus forts et plus rapides. Cette compréhension de la nature fondamentalement coopérative – et joyeuse – de la réalité est directement liée aux cosmologies de beaucoup d’indigènes et de non-civilisés.

 

 

p 117

Je ne suis pas connu pour présenter des solutions tangibles aux problèmes auxquels nous faisons face. Principalement parce que ces problèmes sont avant tout des symptômes et des conséquences de défauts psychologiques et perceptuels plus profonds, ce qui signifie que « résoudre » techniquement un problème sans s’attaquer à ces défauts sous-jacents n’aura pas pour résultats de soigner notre pathologie, qui se manifestera alors d’une autre manière.

 

 

p 123

Je ne vois pas bien en quoi observer une ourse folle, ou un lion étourdi, ou un tigre faire les cent pas sur du béton est plus captivant que de voir des créatures sauvages voler, sautiller, ramper : faire ce que font les créatures sauvages. Pourquoi les animaux que nous avons chez nous sont-ils tellement moins intéressants ? Est-ce parce que ces autres viennent de loin, et qu’ils deviennent alors « une représentation symbolique de la conquête de toutes les terres lointaines et exotiques » ? Est-ce parce que les animaux locaux ne sont pas en cage, et donc pas sous notre contrôle ?

J’ai connu des gens – et peut-être est-ce lié – qui emmenaient leurs enfants au zoo pour voir des animaux, et qui, chez eux, empoisonnaient des pigeons. J’ai aussi connu des gens qui achetaient à leurs enfants des kits d’élevages de fourmis en terrarium, puis s’arrêtaient au magasin d’outillage pour acheter du Raid.

Peut-être qu’emmener des enfants au zoo pour observer des coquilles vides d’ours alors que les ours ont un jour vécu ici en liberté sur cette même terre ne leur enseigne pas la bonne leçon. Peut-être que si les enfants veulent voir des grizzlis, nous devrions leur dire la vérité : « Cette culture les massacre et détruit leur habitat. Vous ne pouvez pas voir de grizzlis parce que les membres de cette culture préfèrent ce mode de vie à la santé de leur territoire écologique. » Peut-être est-ce le bon moment pour enseigner à vos enfants les conséquences des comportements destructeurs : si vous décimez des espèces, vous ne pourrez pas entrer en relation avec elles. Peut-être est-ce le bon moment pour enseigner à vos enfants qu’ils ne peuvent pas tout avoir : que vous ne pouvez pas déposséder, terroriser et détruire les animaux sauvages et vous attendre à ce qu’ils vous accueillent chaleureusement. Peut-être est-ce le bon moment pour enseigner à vos enfants que le monde et ses habitants n’ont pas été créés pour que les humains les exploitent.

 

 

p 125

Dans tous les cas, l’important est d’observer l’endroit où vous vivez, de vivre pleinement là où vous vivez. C’est de cesser de parcourir le monde – et même le « monde en boîte », façon zoo – à la recherche d’une nouvelle expérience avec des animaux exotiques qui changera votre vie pour toujours, ou qui constituera peut-être un spectacle assez nouveau pour tromper l’ennui un temps. L’important est de cesser de manquer de respects aux autres créatures dont vous partagez déjà la demeure, de les ignorer, de cesser de les considérer comme inintéressantes simplement parce qu’elles ne sont pas exotiques.

 

 

p 128

Debout, dans le zoo, j’aimerais avoir une arme. Pas simplement pour remonter dans le temps et empêcher Walt Disney d’ordonner à cette équipe de tourner cela [des lemmings qui se jettent du haut d’une falaise dans Le désert de l’Articque en 1985]. Mais pour mettre fin à la souffrance de l’ourse. Je voudrais la faire évader et la ramener à la maison. Pas la mienne, la sienne. Peut-être continuerait-elle à faire les cent pas en rectangle, mais peut-être qu’elle sentirait une différence dans l’air, ou dans le sol sous ses pieds. Peut-être qu’elle flairerait une légère différence, qu’elle verrait une légère différence. Peut-être que quelque chose la toucherait, et qu’elle s’éveillerait, ne serait-ce qu’un petit peu.

Mais je n’ai pas d’arme. Je ne peux pas la faire évader. Du moins pas cette fois.

Je lui dis que je suis désolé. L’ourse fait sept pas. Je lui dis que je l’aime. Elle baisse la tête, fait trois pas en direction de l’avant de l’enclos. Je lui dis que je transformerai cet amour en acte : que je ferai fermer les zoos. Elle baisse la tête, tourne, fait sept pas. Je la regarde, simplement. Autre fléchissement, autre tour, et sept autres pas. Je commence à pleurer. Fléchissement, tour, trois pas. Je lui dis que je mettrai un terme à cette culture qui détruit son foyer.

Elle s’arrête.

Elle louche en ma direction, et aspire de l’air par les narines.

Puis elle baisse la tête, se tourne, et fait trois pas.

J’aimerais avoir une arme.

Lorsque nous comprenons qu’il n’est pas vrai que les zoos sauvent les animaux, qu’il n’est pas vrai que les animaux sont mieux dans des zoos qu’en liberté, que dans leurs vraies demeures ; lorsque nous réalisons que les zoos ne nous enseignent rien sur les animaux sauvages mais qu’ils nous apprennent à mal considérer tous les animaux, qu’ils renforcent la perspective flatteuse et absurde (et solitaire) selon laquelle les humains sont séparés de – supérieurs à – tous les autres animaux ; lorsque nous comprenons que les zoos sont des prisons ; lorsque nous réalisons que les zoos sont des parcs d’attraction très lucratifs qui tentent de passer pour tout sauf pour ce qu’ils sont ; lorsque nous exprimons ouvertement qu’en asservissant, capturant et emprisonnant ceux qui sont sauvages (et en disant que c’est dans leur intérêt ou le nôtre) les zoos sont des manifestations tangibles de l’état d’esprit et des processus qui sont en train de tuer la planète ; et lorsque nous reconnaissons que les zoos sont des cauchemars de ciment et d’acier, de fer et de verre, de douves et de clôtures électriques, les gardiens de zoo et leurs partisans répliquent encore une fois, à l’aide de leur dernier argument : à travers les programmes de reproduction, les zoos seraient vitaux pour le sauvetage des espèces en danger. Ils citent des exemples de programmes de reproduction réussis : le putois d’Amérique, le cheval sauvage de Mongolie, le loup rouge, le cerf du Père David, le bison d’Europe, l’oie d’Hawaii, le condor de Californie, le tamarin lion à tête dorée l’oryx d’Arabie. Peu importe que toutes ces créatures se soient reproduites loin des yeux du public, et peu importe que la réussite finale de tous ces programmes reste à prouver. Peu importe aussi qu’il ne s’agisse que de quelques espèces photogéniques capturées et reproduites tandis que la Terre entière est détruite.

 

 

p 132

En vérité, les zoos consomment du temps et de l’argent qui pourraient être utilisés bien plus efficacement pour sauver plus de créatures en protégeant des habitats. Les partisans de zoos affirment souvent que cette comparaison est injuste, parce l’argent qui va aux zoos n’irait pas vers la protection du monde naturel. Ils ont raison. Mais, ainsi que Mike Seigman le souligne ironiquement : « La profondeur de l’engagement de notre société envers la conservation est telle – sans parler de notre amour de la nature – que nous sommes prêts à donner beaucoup d’argent pour garder des animaux dans des cages sophistiqués mais pas pour les laisser vivre libres. »

 

 

p 134

Le sixième problème avec cette métaphore – et c’est sans doute le plus important – est que dans l’histoire de Noé et de l’arche, le déluge vient d’ailleurs. Il s’agit littéralement d’une action divine. Le déluge lui-même est tout à fait hors du contrôle de Noé, qui, avec les instructions de Dieu (le gars aux cheveux blancs, pas « Bill Conway, le visionnaire de l’univers des zoos »), fait ce qu’il peut pour sauver ce que Dieu veut qu’il sauve. Ce rapprochement est donc totalement injustifié. Les zoos sont des symptômes de la même philosophie managériale arrogante qui détruit la planète ; c’est comme si Noé engendrait lui-même le déluge et construisant également l’arche. La planète n’est pas détruite par un Dieu extérieur, mais bel et bien par une culture dont les membres se prennent pour Dieu, se proclament les « seigneurs de la Terre », dont les membres s’imaginent qu’ils ont le droit de gérer leurs territoires, et, plus absurde encore, qu’ils ont la compétence pour gérer leurs territoires sans les détruire. Montrez-moi des preuves que les membres de cette culture peuvent gérer un territoire sans le détruire : vous n’en trouverez aucune. Nous avons des tas d’exemples de peuples non-civilisés qui interagissent profondément avec leur territoire durant des dizaines de milliers d’années ou plus sans les détruire. Pourquoi ? Parce qu’ils ne se considèrent pas comme étant séparés de – ou supérieurs à – leurs frères et sœurs non humains.

 

 

p 135

Il y a plusieurs années, j’ai entendu l’histoire d’un chef spirituel Amérindien qui se trouvait dans un cercle avec une bande d’écologistes qui jouaient des percussions et chantaient. L’un des écologistes priait, « S’il vous plaît, sauvez les chouettes tachetées, les loutres de rivières, les faucons pèlerins. »

L’Indien s’est levé et a murmuré, « Que fais-tu l’ami ? »

« Je prie pour les animaux. »

« Ne prie pas pour les animaux. Prie les animaux. » L’Indien a marqué une pause, puis a ajouté, « Tu es si arrogant, tu crois que tu es plus grand qu’eux, n’est-ce pas ? Ne prie pas pour le séquoia. Prie pour devenir aussi courageux qu’un séquoia. Demande au séquoia ce qu’il désire. »

Comme il est dit dans cette même Bible où l’on peut lire l’histoire de Noé et de son arche, « demandez, et l’on vous donnera. »

Demandez aux pandas ce qu’ils veulent. Ils vous le diront. La question est :  êtes-vous prêt à le faire ?

Je n’ai rien contre l’usage des solutions techniques pour résoudre des problèmes spécifiques, tant que nous gardons à l’esprit les problème psychologiques et perceptuels plus vastes, tant que nous gardons à l’esprit que ce que nous faisons relève seulement du palliatif.

Cela signifie que je ne suis pas strictement opposé aux programmes de reproduction en captivité. J’ai écrit ailleurs que la pureté morale ne m’importait pas. Je veux vivre dans un monde où existent les rhinocéros blancs et les tigres et les grenouilles à pattes rouges, et je ferai tout ce qui est nécessaire pour y arriver. Par-là, je ne parle pas simplement de faire effondrer la civilisation, je parle de faire tout ce qui est nécessaire. Cela pourrait inclure la reproduction de plantes et d’animaux qui ne sont pas dans leur habitat, si c’est ce que désirent les plantes et les animaux.

 

 

p 137

En ce moment, un ours grizzli fait toujours les cent pas en rectangle dans une cage de zoo. Un éléphant se balance toujours heure après heure, enchaîné à une dalle de béton. Un loup à crinière court toujours dans une enceinte électrifiée. Une girafe se tient toujours dans une cellule trop petite pour qu’elle puisse courir à nouveau.

Certains de ces animaux se souviennent peut-être ce que c’est de ne pas être prisonniers. Et peut-être que certains sont nés dans des zoos et n’ont par conséquent aucune expérience de ce que signifie vivre libre, aller où bon leur semble, courir, vivre dans une famille, une communauté, un territoire. Peut-être qu’ils ne connaissent tout cela qu’à travers ce que leurs parents leur en ont dit, qui eux-mêmes ne le connaissent qu’à travers des vagues souvenirs d’avant que leurs parents ne soient tués. Ou peut-être ont-ils oublié – comme tant d’entre nous. Peut-être que pour eux – comme pour beaucoup d’entre nous – ce cauchemar est devenu la seule réalité qu’ils connaissent.

Ils ont l’excuse d’être derrière des douves, derrière des vitres, derrières des murs, des barreaux, derrière des clôtures électrifiées.

Notre propre enfermement, notre propre cauchemar, est perceptuel et conceptuel – ou, plus précisément, conceptuel et mène au perceptuel – et dès lors, nous n’avons pas leur excuse. Nous pouvons sortir de notre propre zoo, de notre propre cauchemar – celui d’une séparation et d’une supériorité sur les autres animaux – dans lequel nous les avons tous entraînés. S’il doit se terminer autrement que par la mort – pour ses victimes individuelles, et désormais pour la planète – nous devons nous réveiller, et mettre fin à toutes ces manifestations.

zoos.png

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s