La notion de résilience

Afin de traiter de la résilience des territoires face aux chocs à venir, je me base sur le livre « Petit traité de résilience locale », disponible en PDF ici, co-écrit par A. Sinaï, R. Stevens, H. Carton et P. Servigne. Je résume notamment deux des 4 grandes parties du livre (« Une résilience globale pour faire face à la grande accélération » p37 et « Une résilience locale pour retrouver la capacité d’agir » p63).

Les auteurs définissent la résilience comme la « capacité qu’a un système de maintenir ses principales fonctions malgré les chocs, y compris au prix d’une réorganisation interne ». Dans le cadre de la résilience territoriale, le livre traite de l’échelle globale puis locale.

 

 

L’inévitable effondrement de notre civilisation

Nous nous dirigeons très probablement vers l’effondrement de notre civilisation moderne et industrielle, pour plusieurs raisons :

  • La fin de l’abondance des énergies fossiles, qui représentent 86% de l’énergie mondiale (voir le graphique ci-dessous), et qui engage la fin de toute croissance économique, et donc la fin de notre système économique basée sur les dettes ;
  • Les perturbations irréversibles des systèmes naturelles, notamment le climat et la biodiversité, qui engagent conflits armés, déplacements massifs de population, épidémies ou encore famines, et qui remettront en question la viabilité de nos sociétés ;
  • La complexité, l’interdépendance et la vulnérabilité de nos systèmes, notamment ceux qui assurent l’alimentation, l’eau et l’énergie, dont la moindre perturbation mettrait en danger la stabilité de l’ensemble du système.

bp-global-fossil-burn-percent.jpg

Part des énergies fossiles dans la consommation mondiale totale d’énergie, extrait de l’article Ces “graphiques manquants” pourraient changer votre manière de voir notre addiction aux combustibles fossiles

 

Il est désormais trop tard pour mettre en place un développement durable ou une croissance verte, mais il est l’heure de se préparer aux bouleversements cités ci-dessus, pour en amortir les conséquences [il est également l’heure de se battre pour éviter les destructions quotidiennes qu’engendre notre civilisation industrielle].

Pour Dennis Meadows, co-auteur du rapport au Club de Rome sur les limites de la croissance, il faut « se préparer dès maintenant à construire dans l’urgence de petits systèmes résilients ».

Cette notion d’effondrement est traitée plus en détails ici.

 

 

Mettre en place une résilience globale

A l’échelle globale, il ressort du livre trois axes de politiques qui doivent être mises en place.

 

Simplifier nos modes de vie : entre grande requalification et low-tech

Les perturbations sur l’approvisionnement des énergies fossiles va bouleverser le monde du travail, en particulier ceux qui nécessitent beaucoup d’énergie. Certains métiers « peu utiles » vont disparaître et d’autres vont émerger [à bon entendeur si vous comptez changer d’emploi ou si vous entrez dans le monde du travail] : permaculture, agriculture biologique, production de fertilisants organiques, entretien de la fertilité des sols, élevage et soin des animaux, réhabilitation des paysages, conservation des semences et de leur diffusion.

La fin de l’abondance du pétrole va entraîner la démondialisation, et c’est donc l’industrie artisanale qui devrait revenir largement. Les énergéticiens étudieront les systèmes d’énergies renouvelables de petite échelle, qui devront appartenir aux citoyens. Les métiers de réparation d’objets seront appréciés, tout comme les appareils low-tech robustes facilement utilisables et réparables. Il s’agira en effet de faire durer les objets, quand aujourd’hui ils sont conçus pour être rapidement obsolètes.

La croissance économique, qui dépend de la consommation d’énergie fossile, ne reviendra pas, il serait donc particulièrement judicieux d’orienter, chacun, nos métiers vers la transition, par exemple :
– Le jardinage biologique intensif,
– le solaire thermique,
– le chauffage au bois,
– des soins de santé requérant beaucoup moins d’énergie qu’actuellement,
– une impression typographique et des technologies associées réactualisées,
– la radio low-tech à ondes courtes,
– des mathématiques libres d’ordinateur.

On parle de relocalisation d’un ensemble de technique, ou de « REconomie ».

 

Vivre en ville dans un climat modifié : se préparer aux pénuries

Face aux bouleversements à venir, notamment climatiques, certaines villes commencent à se préparer. Plusieurs exemples sont détaillés dans le livre (p50) :

– Londres conçoit des bâtiments à refroidissement passif pour éviter l’air conditionné et donc atténuer l’effet d’îlot de chaleur urbain,
– Singapour met en place des nouvelles normes de constructibilité face à la montée des mer,
– après l’Ouragan Sandy, New-York accorde 293 millions de dollars aux PME de la ville pour améliorer leur résilience,
– Sao Paolo créer de nouveaux espaces verts, construit des défenses contre les crues, investit 22 milliards de dollars dans le réseau de transports et perfectionne le réseau des eaux usées.

L’enjeu pour les villes est d’une part d’atténuer le choc du pic pétrolier dans le secteur du transport, notamment en réduisant la taille des automobiles, en développant les transports en communs, en optimisant le nombre de passager par véhicule, en privilégiant la lenteur à la vitesse, la coopération à la compétition (les modes de transports doivent être complémentaires, pas en compétition les uns avec les autres).

D’autre part, il s’agit également de rationner l’énergie pour maintenir la paix sociale. Le télétravail, la flexibilité des horaires de bureaux, des interdictions de circuler à certaines heures, etc, peuvent soulager la demande en énergie. Le rationnement du carburant peut permettre d’éviter des tensions, en le distribuant de manière équitable.

 

Revoir la conception des infrastructures

Il s’agit « de revisiter les structures urbaines en fonction de leur résilience à long terme ». Certaines mesures peuvent réduire notre dépendance au pétrole : « Redessiner l’urbanisme, lutter contre l’étalement des zones pavillonnaires qui rend les citoyens dépendant de l’automobile, favoriser les commerces de proximité plutôt que les grandes surfaces ». La marche et le vélo sont les moyens de transport de l’avenir, il faut donc les valoriser dès maintenant.

Il faut également mettre en place des mesures permettant de faire face aux coupures d’électricité, qui seront de plus en plus fréquentes : assistance technique aux économies d’énergie,  rationnement obligatoire des consommations électriques dans les grandes industries, campagnes d’information et de sensibilisation, télétravail, transfert d’activités dans les régions épargnées, allongement des congés des personnels. Plusieurs exemples d’actions entreprises par les collectivités sont mentionnés dans le livre en page 56.

 

 

Mettre en place une résilience locale

Pour qu’un territoire soit résilient il « doit être polyvalent, développer les échanges transversaux en son sein, décompartimenter les relations, les secteurs d’activités. Les activités elles-mêmes doivent être redondantes et diverses : chaque élément du système territorial doit pouvoir accomplir plusieurs fonctions, chaque fonction reposant sur plusieurs éléments, comme dans la nature ou la multifonctionnalité est la norme. »

Chaque territoire doit voir ses structures territoriales interconnectées et décentralisées. Ils doivent pouvoir s’organiser et s’adapter en réponse à l’évolution de leurs besoins. Les activités présentes sur le territoire doivent « servir à maintenir et à régénérer les fonctions écosystèmiques et à produire des biens communs, à réduire l’empreinte écologique en bouclant le cycle de l’eau et des déchets, à relocaliser la production d’énergie. »

La priorité doit être la relocalisation de la production alimentaire, c’est un des défi majeur de l’ère post-carbone dans laquelle nous ne pourrons plus importer nos aliments jusque dans nos supermarchés. Cela se fera en impliquant chaque citoyen, de manière professionnelle ou non, et en « mettant à l’ordre du jour le concept d’auto-alimentation grâce à des lieux de maraîchage communautaire et à la création de ce que les permaculteurs appellent des « paysages comestibles » (où les arbres d’ornements sont remplacés par des arbres fruitiers couvrant les quatre saisons et en accès libre) ».

 

Vers des biorégions urbaines et rurales

Dans une biorégion, le territoire est considéré comme un bien commun. Elle « développe une économie créatrice d’emplois non délocalisable et oriente les principes d’aménagement vers la reproductibilité autonome et globale de l’écosystème ». En île-de-France par exemple, Paris pourrait être la tête d’un système mais interagirait avec les autres territoires pour son approvisionnement en matière, en énergie, en eau ou en nourriture. D’autres biorégions pourraient naturellement émerger (Val-de Marne, plaine de France...) et seraient tournées à la fois vers leur propre territoire dans le cadre de circuit court, mais également vers la tête du système, ici Paris.

Les surplus agricoles, ainsi que certaines productions ou certains services spécifiques pourraient être exportés, tandis que d’autres seraient importés pour qu’il y ait un « bouclage d’équilibre ».

 

Des paysages permaculturels propices à la descente énergétique

Le terme permaculture est la fusion de « permanent » et « agriculture ». La permaculture a été inventé en dans les années 1970 par Bill Mollison et David Holmgren qui la définissent comme « un système évolutif intégré d’autoperpétuation d’espèces végétales et animales utiles à l’Homme. C’est, dans son essence, un écosystème agricole complet, façonné sur des exemples existants, mais plus simples ». C’est une philosophie du monde qui se projette dans l’après pétrole, en s’inspirant de ce qu’il se faisait dans les sociétés préindustrielles aborigènes. Elle s’inscrit dans le cadre d’un effondrement du système agricole industriel et propose un système qui consomme peu d’énergie et qui utilise un grand nombre d’espèces végétales diverses et variés.

Notre modèle actuel repose très largement sur l’abondance des énergies fossiles, et  par conséquence, notre mode de vie urbain néglige le stockage des ressources (énergie, nourriture, matériaux) au profit de l’efficacité des flux tendu :  cela nous rend vitalement vulnérable aux ruptures d’approvisionnement.

A l’inverse, la permaculture s’inscrit dans cette descente énergétique locale et créative et s’intègre dans une logique de stockage des énergies renouvelables immédiatement accessible, de réutilisation des ressources gaspillées, de valorisation des systèmes de savoirs, de croisement entre les disciplines et de valorisation des savoirs locaux et de la transmission directe.

Ainsi, l’avenir pourrait être « au déploiement d’une partie des urbains vers les campagnes, au sein de micro-fermes reliées entre elles, complémentaires dans leurs productions et les services qu’elles proposeraient ».

A titre d’exemple, le livre met en avant l’expérimentation de la ferme du Bec Hellouin, qui en plus de produire de la nourriture de manière efficace et naturelle, remplit des fonctions sociales de ferme pédagogique, et du projet Food Commons en Californie qui promeut un système économique alimentaire juste et soutenable.

 

Construction et résilience

« La « construction écologique » et la « rénovation énergétique » se focalisent bien souvent sur l’efficacité énergétique et les performances des bâtiments, dûment sanctionnées par des labels officiels. Mais les considérations précédentes sur l’énergie grise nous ont appris qu’un bâtiment BBC construit avec des produits industriels ayant nécessité des tonnes de pétroles pour leur fabrication et leur transport ou avec des gadgets high-tech – ventilation double flux, éclairage à LED, etc. – est insoutenable ». [Encore un exemple de transition anti-écologique]

Les chantiers d’aujourd’hui n’engagent que des « travailleurs-esclaves sans qualification, immigrés et souvent sans-papiers », qui ont remplacé les artisans et les citoyens-bâtisseurs. Les bâtiments sont construits à partir de matériaux non locaux (acier, verre, béton armé, ciment), qui « dépossèdent les constructeurs de leur autonomie » et rendent bien souvent l’humain de moins en moins connecté à son habitat [paradoxalement au fait que la maison moderne se veut « connectée » par le high-tech].

L’habitat résilient doit se concevoir de manière plus globale que la construction d’un bâtiment : les matériaux, les techniques de construction, la manière d’habiter les lieux, la production transversale d’énergie et de nourriture doivent faire l’objet d’une réflexion en termes de résilience et de soutenabilité.

Le livre détaille plusieurs exemple :

L’architecture vernaculaire de cueillette, qui utilise des matériaux naturels locaux, des conceptions peu énergivores, voire productrices d’énergie, des techniques de mises en oeuvre artisanales autonomisantes, émancipatrices et assimilables par tous. Elle s’affranchit des lois du marché de la construction et se repose sur « une économie de moyens compatibles avec un développement local équilibré (circuit court) et sur une mise en oeuvre solidaire ». C’est le cas du Hameau des Buis.

– Strasbourg, qui engage une politique publique en faveur de l’autopromotion et de l’habitat participatif, qui s’est déjà concrétisé par des immeubles participatifs écologiques, comme celui de Greenobyl, qui est un « bâtiment passif sur quatre niveaux à ossature bois et isolants naturels comportant des logements individuels juxtaposés sous un toit partagé, une serre qui inclut un lieu de vie collectif et un jardin potager. Sans oublier le four à pain collectif, la récupération de l’eau de pluie pour l’arrosage et la buanderie, le chauffage au bois et la production d’énergie photovoltaïque. »

 

Retour à des régies énergétiques

La tradition en France concernant l’électricité et le chauffage est la centralisation. EDF et Engie ont le monopole des services public tandis que les collectivités n’ont pas le pouvoir de créer leur propres régies de production (sauf 5% d’entre elles).

Les rares communes qui ont conservé ce droit, comme celle de Mondidier en Picardie, prouvent que c’est la meilleure façon de maîtriser leur consommation d’énergie, et de mettre en place des actions en faveur de la transition énergétique (voir l’article Montdidier : la commune à énergie positive : « Cette réussite repose également sur la configuration politique du territoire disposant d’une régie municipale fournissant et distribuant de l’électricité »).

Les collectivités en France n’ont donc plus les clés en main pour définir elles-mêmes leur bouquet énergétique, selon leur caractéristiques locales. Mais cela n’est pas une fatalité. Il y a beaucoup de municipalités, dans les pays scandinaves ou en Autriche par exemple, qui détiennent la responsabilité de l’approvisionnement énergétique, ce qui leur permet de favoriser l’innovation, la mobilisation des ressources locales ou encore le développement de la cogénération (voir l’association Energy Cities).

Dans une petite province du Tyrol, le Vorarlberg, un bureau des questions du futur a été instauré afin que les habitants s’y concertent et décident ensemble des choix qui engagent l’avenir de la région (interdiction des convecteurs PVC, tous les logements sociaux en PassivHaus, bus ruraux qui desservent les différentes parties du territoire, flottes de véhicules à la disposition des entreprises, 40% des denrées alimentaires consommées produites dans la région, monnaie locale qui favorise les circuits courts).

 

 

Conclusion : Agir à toutes les échelles pour mettre en place la résilience

Une résilience globale doit donc se mettre en place à l’échelle nationale à travers des politiques fortes dans l’accompagnement vers de nouveaux métiers basées sur les low-tech, les besoins vitaux, la restauration des éco-systèmes, mais également en termes de transport, d’urbanisme et d’énergie pour amortir les chocs à venir.

A une échelle plus locale, des biorégions doivent émerger, à la fois tourner vers elles-mêmes, mais interconnectées les unes avec les autres. La permaculture et l’autonomie alimentaire doivent être des objectifs dans chaque territoire. Ils doivent reprendre le contrôle de leur production d’énergie, afin de mieux la maîtriser. Chacun, dans chaque localité, doit dès aujourd’hui œuvrer à la résilience locale car « plus un système ou une société est capable d’autonomie, plus il ou elle est en mesure de résister à des chocs, de s’adapter et de se transformer ».

C’est tout l’objet des mouvements Villes en transition, dans lesquels il faut s’engager,  qui émergent dans les territoires français et partout dans le monde.