La décroissance

Notre modèle économique basé sur la croissance arrive à son terme : la tension que ce modèle exerce sur la planète étant devenu insoutenable, il arrive une période post croissance ou de décroissance.

Pour aborder ce thème, je résume de manière factuelle ici le chapitre « Croissance – décroissance – post-croissance » de Genviève Azam, issu du livre « Le monde qui émerge » du collectif Attac.

 

 

La croissance économique et ses limites physiques et morales

La croissance économique se base sur l’extraction et le gaspillage des ressources naturelles limitées, l’accès aux énergies fossiles bon marché, la dépendance vis-à-vis des technologies, la fabrication d’inégalités et de déséquilibres mondiaux. Elle fut à son apogée durant les 30 glorieuses (entre 1945 et 1973), mais ne concerna finalement que les pays industriels « développés », ce qui ne correspond qu’à une minorité de la population mondiale.

Cette croissance économique se révélant à la fois insupportable moralement, et non soutenable en termes de ressources et de destruction, on inventa le développement durable, censé combiner soutenabilité écologique, développement et justice. Ce qui n’a pas empêché l’explosion des inégalités et le dépassement des limites écologiques de la planète. La croissance entraîne un cercle vicieux en engendrant une nouvelle croissance pour apaiser la frustration née des promesses non tenues et non tenables par la croissance.

De plus, dans une société basée sur la croissance, l’absence de croissance entraîne des récessions économiques insoutenables, l’explosion de la misère, une fuite en avant productiviste et extractiviste, et le reniement de la démocratie. Cela nous amène à la nécessité de transiter vers des sociétés post-croissance, ou de décroissance, basées sur le progrès social, la prospérité et le bien-vivre.

 

 

Les origines du débat sur la décroissance

Ce débat est apparu dès les années 1960. Le rapport Meadows (plus d’information ici), rappelait dès 1972 les limites de la société industrielle du fait des limites biophysiques de la Terre et de la croissance démographique. En 2012, la réactualisation de son rapport stipule que la croissance zéro n’est désormais plus possible car l’empreinte écologique de nos activités a augmenté au-delà de son niveau soutenable. L’économiste Nicholas Georgescu-Roegen, montre quant à lui que « la croissance matérielle infinie est insoutenable du fait de l’irréversibilité de la transformation de l’énergie et de la matière ».

Dans les années 2000, suite à l’accélération de la catastrophe écologique et aux effets de la globalisation, le débat reprend : « l’abondance, la prospérité et la paix, promises par la globalisation et la croissance tournent au cauchemar : persistance et aggravation de la pauvreté et des inégalités, épuisement des ressources naturelles, réchauffement climatique, réduction de la biodiversité, mal-vivre, succession accélérée de catastrophes écologiques et d’accidents industriels ».

 

 

Les principes de la décroissance

La décroissance est un terme dont la connotation est négative, elle n’est cependant pas l’inverse de la croissance, et n’est pas un concept économique, mais signifie plusieurs choses :

– « La réduction de la consommation des ressources naturelles et de l’énergie pour faire face aux contraintes biophysiques et aux capacités de renouvellement des écosystèmes ; elle engage la sortie du cycle productiviste production/consommation ;

L’invention d’un nouvel imaginaire politique et social opposé à celui qui sous-tend l’idéologie de la croissance et du développement ;

Un mouvement social, pluriel et divers, dans lequel se croisent différents courants, expériences et stratégies qui visent à la construction de sociétés autonomes et frugales ; la décroissance n’est pas une alternative mais une matrice d’alternatives ;

Des voies diversifiées de sortie de la croissance et de refus de la démesure ;

Un mouvement qui renouvelle la question politique et démocratique : « Comment voulons-nous vivre ensemble et avec la nature », au lieu de « comment pouvons-nous croître ? »»

Alors que la croissance est le processus d’accumulation du capital et des richesses grâce au PIB (qui n’est possible que grâce à l’accès des ressources naturelles bon marché, à une pression écologique très forte, et à une rationalisation et déquallification massive du travail), la décroissance est un choix politique qui vise à anticiper la récession forcée en évitant les désastres sociaux, écologiques et politiques que provoquent une société de croissance.

 

 

Et les technologies « vertes » ?

Dans un système capitaliste, on peut obtenir une diminution de la pression sur les ressources à une échelle microéconomique et microsectoriel en utilisant des technologies vertes. Mais faire cela sans remettre en cause le système de croissance conduit à un effet rebond : l’augmentation de l’efficacité par ces technologies est absorbée par l’augmentation du volume de production !

Par exemple, l’augmentation de l’efficacité énergétique des voitures est compensée par l’augmentation de leur puissance et par leur volume de production. De la même façon, la croissance permet de faire des progrès dans l’efficacité énergétique, ce qui permet d’augmenter la production, ce qui augmente les émissions au final.

La croissance « immatérielle » quant à elle, repose sur une base hypermatérialisée de nombreux services : « la production d’un ordinateur ou celle de puces électroniques consomment des matériaux, de l’énergie, et une forte quantité d’eau ». [On peut évoquer également la consommation d’énergie des data-center, et toutes les infrastructures nécessaires à leur fonctionnement.]

La croissance verte n’est donc pas la solution pour faire face aux limites de ressources naturelles, c’est au contraire le moyen de perpétuer la croissance et l’accumulation du capital. Au prix de toujours plus de destruction. [Philippe Bihouix montre dans son livre « L’âge des low-tech » les limites physiques et techniques des énergies renouvelables et des high technologies, retrouver notre article à ce sujet ici.]

 

 

Société de croissance VS société de décroissance

Dans une société de croissance, la croissance économique mesurée par le PIB, ou le « progrès », est devenu « un objectif politique, une vertu civique et obligatoire, la voie pour réaliser une société libre et juste, le chemin de la démocratie ». Il ne s’agit donc pas simplement d’une vision économique, mais cela engage l’ensemble de la société, ses représentations et ses valeurs.

Une société de décroissance quant à elle «repose sur une relocalisation des activités, la déglobalisation, la redistribution des richesses, le sens retrouvé du travail, les techniques conviviales et douces, le ralentissement, le pouvoir des communautés de base». Elle s’inscrit dans plusieurs mouvements sociaux : refus de l’accélération, de la globalisation économique et financière, de l’extraction massive des ressources, de la fuite en avant énergétique, de la publicité et du consumérisme, de l’injustice sociale et environnementale. Mais également dans la lutte contre les rapports Nord-Sud et le pillage des ressources, dans les mouvements paysans qui refusent le productivisme et développent une agriculture paysanne, dans le mouvement pour l’abolition de la dette qui contraint les pays à l’exportation à outrance des produits primaires au mépris de tout équilibre écologique, dans les mouvements pour la récupération des terres, dans le mouvement des communs, de l’accès à l’eau, de la justice écologique, de la résistance aux grands projets inutiles et imposés (barrages, géants, aroports, autoroutes, trains grande vitesse, méga-centre commerciaux), dans la décentralisation énergétique, dans le mouvement des villes en transition, dans le slow food, la slow science, les slow cities, le mouvement pour le low-tech plutôt que le high-tech, la déglobalisation, les circuits courts et la relocalisation.

Tous ces mouvements traduisent une prise de conscience du principe de contre productivité développé par Ivan Illich : au-delà d’un certain seuil, les politiques productivistes ne sont plus efficaces. Ainsi, l’agriculture qui est censée nourrir les populations, les empoisonne, les rend malade et ravage définitivement les conditions de sa possibilité par l’épuisement des sols. De même, la croissance des dépenses de santé améliore le profit des grands groupes pharmaceutiques mais n’améliore plus la santé du plus grand nombre. La croissance, qui au lieu de donner un travail stable à chacun, les tue ou les précarise.

 

 

Mettre en place les alternatives à la croissance

Toutes ces limites à la croissance, toutes ces résistances, dessinent déjà un autre monde qui émerge. Elles engagent un « changement par le bas ». Mais s’il est simple de s’accorder sur la nécessité d’un changement de système, il est difficile d’imaginer la transition vers une société post-croissance et post-productivisme. Celle-ci se pose à tous les niveaux de manière complémentaire : au niveau individuel, local, national, international.

Dans les pays du Nord, les ruptures sont essentielles, car c’est de là que provient le capitalisme, le productivisme ou le socialisme productiviste. C’est aussi de là que ce modèle a été exporté, et que l’imaginaire de la croissance illimitée est le plus profondément enraciné. Les pays du Sud font l’expérience de nombreuses résistances concrètes qui vont dans le sens de la décroissance : cela confirme que la décroissance n’est pas un luxe réserver aux seuls pays riches. La réflexion doit être menée par tout le monde, pas seulement par une élite.