L’effondrement de la civilisation thermo-industrielle

Cette page a pour but d’expliquer les causes et les conséquences du « probable effondrement » de notre civilisation thermo-industrielle (qui a débuté il y a 2 siècles environ et qui repose très majoritairement sur les énergies fossiles).

Selon l’ex-ministre de l’environnement Yves Cochet, l’effondrement correspond à une situation dans laquelle « les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi ».

Je m’appuie pour rédiger cet article sur une conférence de Pablo Servigne (ici), et sur son livre, co-écrit avec Raphaël Stevens : « Comment tout peut s’effondrer ». Il compare, aussi bien dans son livre que dans ses conférences, notre civilisation thermo-industrielle à une automobile.

 

 

La grande accélération de la voiture : l’explosion de la consommation de tout !

Cette première phase de grande accélération débute à la fin de la deuxième guerre mondiale. A partir de 1950, on constate une accélération de tout :

  • du PIB mondial, des investissements étrangers,
  • de la consommation d’eau, d’énergie,
  • de la production de papier, de téléphones, de fertilisants, de véhicules motorisés,
  • de la production de crevette,
  • de la population mondiale (de 2Mds à 7Mds en même pas une génération), de la population urbaine,
  • etc.

Face à cette accélération de notre puissance industrielle, le système-Terre répond de la même manière, avec l’accélération :

  • des catastrophes naturelles,
  • des événements climatiques extrêmes,
  • des inondations,
  • de la destruction de la vie, de la biodiversité, des forêts tropicales (entraînant la 6ème extinction de masse : depuis un siècle, 99% des rhinocéros ont disparus, 97% des tigres, 90% des lions, 90% des grands poissons des océans, etc. voir le livre « Extinction – Comment l’Homme détruit la vie » d’Elizabeth Kolbert),
  • des concentrations de CO2 et de méthane dans l’atmosphère (voir l’article sur le sujet, ici),
  • de l’augmentation des températures moyennes (voir l’article sur le sujet, ici),
  • de la perte des sols arables (en 50 ans, on a perdu 1/3 des terres arables sur Terre),
  • etc.

La puissance de cette civilisation repose sur l’extraction et la combustion de pétrole, de charbon et de gaz naturel (les énergies fossiles).

Toutes ces courbes (à retrouver dans le livre « Comment tout peut s’effondrer » en page 33-34) d’accélération sont des exponentielles, elles n’ont été possibles que par l’utilisation de ces énergies fossiles, dont le rendement énergétique est particulièrement élevé. A titre d’exemple, la quantité d’énergie produite par un plein d’essence correspond au travail manuel d’un humain pendant 4 ans. Et donc, pour maintenir leur niveau de vie (et de consommation) actuel, sans pétrole, les 500 millions d’européens auraient besoins de 200 000 milliards d’esclaves énergétiques s’il n’y avait pas d’énergie fossile.

 

 

Les limites du réservoir d’essence de la voiture : le déclin du pétrole !

Cette grande accélération se confronte à un problème de limites physiques. La croissance, telle que définie actuellement et donc basée sur les systèmes de production et de consommation, ne peut pas être infinie dans un monde où les ressources sont finies.

L’approvisionnement en pétrole commence à être sur le déclin. Pablo Servigne et Rapahël Stevens précisent dans leur livre, que selon l’Agence Internationale de l’Energie, « le pic mondial de pétrole conventionnel, soit 80% de la production pétrolière, a été franchi en 2006 ». Ils ajoutent plus loin : « En fait, il est inimaginable de remplacer le pétrole par les autres combustibles que nous connaissons bien. D’une part parce que ni le gaz naturel, ni le charbon, ni le bois, ni l’uranium ne possèdent les qualités exceptionnelles du pétrole, facilement transportable et très dense en énergie. D’autre part parce que ces énergies s’épuiseraient en un rien de temps, à la fois parce que la date de leur pic approche, et surtout parce que la plupart des machines et des infrastructures nécessaires à leur exploitation fonctionnent au pétrole. Le déclin du pétrole entraînera donc le déclin de toutes les autres énergies ».

Pour Patrick Pouyanné, PDG de Total : « Cela fait trois années de suite où les investissements dans de nouveaux projets sont extrêmement faibles, on va manquer de pétrole à horizon 2020 » (voir ici).

Sans ces énergies fossiles, il n’y a donc plus d’industrie, de mondialisation ou d’activités économiques comme nous les connaissons. Par ailleurs, les minerais (lithium, argent, zinc, plomb) s’épuisent également (voir aussi l’article sur les high technologies, ici). Par exemple, l’argent (utilisé pour les pales d’éoliennes notamment), au rythme actuel, sera épuisé en 10 ans. Le lithium (utilisé dans les batteries), s’épuiserait rien qu’en respectant le carnet de commande des batteries Tesla.

 

 

La sortie de route : la transgression des seuils !

Nous avons transgressé ces seuils (notamment le climat et la biodiversité) de manière irréversible. La voiture est sortie de la route et se dirige dans un terrain imprévisible, en plein brouillard.

Comme rappelé dans le livre, « les conséquences du réchauffement climatique ont le pouvoir à elles seules de provoquer des catastrophes globales, massives et brutales qui pourraient mener à la fin de la civilisation, voire de l’espèce humaine ».

La perte de la biodiversité a également des répercussions très importantes, en raison du phénomène d’interactions écologiques : quand une espèce disparaît, elle ne disparaît jamais seule mais emporte avec elle d’autres espèces sans qu’on ne le remarque.

On peut citer d’autres frontières plus ou moins franchies : l’acidification des océans, la déplétion de l’ozone stratosphérique, la perturbation du cycle du phosphore et de l’azote, la charge en aérosols atmosphériques, la consommation d’eau douce, le changement d’affectation des terres, et la pollution chimique.

Toutes ces accélérations ont fait que nous sommes entrés dans l’Anthropocène.

Cette ère se définit comme l’époque où l’Humain, ou plus précisément un certain nombre d’êtres humains, sont devenus une force géologique majeur, capable de perturber les grands cycles bio-géo-chimique de la planète. C’est une nouvelle époque géologique, qui nous fait sortir de 10 000 ans d’Holocène, où la stabilité climatique fut extraordinaire, où le climat a varié sur une fourchette de 1°C seulement, et dont nous sommes sortis de manière irréversible.

Ce sont ces conditions qui ont permis l’apparition de l’agriculture, la sédentarité, les civilisations, « l’humanité moderne » : elles tendent à disparaître.

 

 

Le volant de direction est bloqué : une société interconnectée pris dans des verrouillages socio-techniques !

La taille et la démesure de notre société interconnectée fait que  nous sommes pris dans des verrouillages « socio-techniques ».

Quand nous choisissons une technologie, par exemple les énergies fossiles, le moteur à explosion, les voitures, nous sommes piégés dans ces choix et ne pouvons plus revenir en arrière. Cela nous contraint à passer notre temps à résoudre les problèmes que ces choix entraînent. Autrement dit nous résolvons les problèmes des ingénieurs de la génération d’avant, et nos enfants ingénieurs résoudront les problèmes que nous leur léguons actuellement. Nous sommes dépendant des trajectoires prises par ceux d’avant. C’est très dur de tourner le volant pour changer de cap !

Prenons l’exemple de l’agriculture, il est aujourd’hui prouvé que les systèmes alternatifs d’agriculture (permaculture, agroécologie, microagriculture biointensive) peuvent produire avec des rendements à l’hectare équivalents ou meilleurs que ceux de l’agriculture industrielle, et cela avec moins d’énergie, en reconstruisant les sols et les écosystèmes, en impactant moins le climat et en restructurant les communautés paysannes. Alors pourquoi gardons-nous notre système industriel incohérent ? Car il est très difficile de changer de système à cause de ce « verrouillage socio-technique ». Il en est de même pour l’énergie, le transport, etc.

 

 

Le véhicule se fragilise de plus en plus : l’hyper-connexion

Nous sommes sortis de la route, nous ne pouvons pas tourner, et le pied est bloqué sur l’accélérateur. Si nous freinons, toute la finance qui est basée sur la croissance (pour rembourser les dettes, il faut toujours plus de croissance) s’effondre et entraîne l’effondrement économique, et donc politique. Et le véhicule est de plus en plus fragile : tous les réseaux et les infrastructures (eau, route, finance, internet, énergie…) sont dangereusement interconnectés.

Cela provoque des effets de seuils, de contagions : une catastrophe type inondation au Vietnam, bloque les entreprises de disque dur, ce qui bloque tout le marché mondial ; des syndicats qui font une grève de transport de carburant en Angleterre engendrent l’intervention de l’armée sous 4 jours car cela provoque des interventions dans les hôpitaux qui s’annulent, des magasins qui se vident, etc.

Nous sommes dans une société hors-sol, c’est à dire que la plupart des habitants n’ont pas de lien direct avec le système-Terre (la terre, l’eau, le bois, les animaux, les plantes, etc.). Ces populations sont donc totalement dépendantes de cette « hyperglobalisation ». Ces interconnexions font qu’il y a un risque systémique global, donc le risque d’un effondrement brutal et total. Ce qui est nouveau dans l’histoire humaine.

 

 

Les modèles scientifiques de simulation prévoient cet effondrement depuis 1972…

Le rapport du club de Rome (1972) évoque très bien ce risque systémique à travers le « World Model » qui modélise notre monde. Concrètement, les scientifiques ont mis les données réelles du monde dans le modèle pour voir comment il allait évoluer dans les 60 prochaines années (voir le graphique ci-dessous). Les simulations montrent que notre système est très instable et qu’il y a un risque d’effondrement de civilisation dans la première moitié du 21ème siècle. Donc à partir de maintenant.

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Modèle Meadows « Standard run »

A partir de 2030, la population connait une période de déclin incontrôlé. Ce n’est pas obligatoirement une prédiction de l’avenir, mais la preuve que notre modèle est très instable. Les co-auteurs précisaient à l’époque qu’on pouvait stabiliser le monde vers un développement durable si on mettait en place plusieurs mesures drastiques dès 1980  (contrôle des natalités, doubler la production alimentaire, technologies vertes…). On pouvait le faire il y a 30-40 ans, mais nous avons continué à accélérer, et aujourd’hui il est trop tard pour le développement durable.

C’est le message de Dennis Meadows (co-auteur du rapport) en 2011 : il faut se préparer aux chocs et construire des petits systèmes résilients pour les temps qui viennent. On avait le temps il y a 20-30 ans et on a décidé de ne pas le faire. Maintenant il est trop tard et il faut se préparer à l’effondrement.

Ce modèle scientifique est très robuste et résiste à 40 ans de critiques, il a été refait plusieurs fois. Le plus inquiétant est qu’il ne prend même pas en compte le climat ! Ni les guerres, les catastrophes nucléaires, les grands imprévus. Ni d’ailleurs d’éventuelles bonnes nouvelles : les grandes transitions majeures, un sursaut humaniste, une grande révolution.

 

 

Conclusion : trop tard pour éviter l’effondrement, mais le pire reste à éviter !

En conclusion, ce dont nous sommes sûrs :

La croissance physique de nos sociétés va s’arrêter dans un futur proche (si ce n’est pas déjà fait).

Nous avons altéré l’ensemble du système-Terre de manière irréversible (à l’échelle humaine). Nous allons vers un monde inconnu, et c’est déjà en cours.

Nous allons vers un avenir instable, non-linéaire dont les grandes perturbations seront la norme.

Nous pouvons désormais être soumis à un effondrement systémique global.

Si nous arrêtions brusquement notre mode de vie insoutenable, notamment en arrêtant rapidement de brûler des énergies fossiles, alors cela provoquerait un effondrement financier. Nous crashons le moteur : Cela provoque un effondrement financier, économique, peut-être politique et social. Néanmoins, cela nous préserverait un peu des dégâts sur le système-Terre, et nous éviterait de basculer vers des seuils d’irréversibilité :  on limiterait les dégâts !

En revanche, si nous continuons la trajectoire actuelle, depuis 40 ans, la grande accélération, alors nous maintenons le moteur de notre civilisation en marche. Cela ferait basculer tellement de frontières, tellement d’ecosystèmes, de systèmes complexes qu’en retour, la civilisation s’effondrerait également, mais le risque serait en fait bien plus fort : cela provoquerait potentiellement, à l’échelle du siècle, l’extinction humaine et/ou de la majorité des espèces vivantes sur Terre. Ce sont les enjeux, à travers deux risques majeurs : le climat et le nucléaire.

Alors, que fait-on maintenant ?