Philippe Bihouix : « le mensonge de la croissance verte »

Pourquoi les éoliennes, les panneaux photovoltaïques ou les voitures électriques n’ont rien d’écologique? Pourquoi les solutions high-tech amplifient les désastres environnementaux? Pourquoi la croissance verte que s’applique à mettre en place notre ministère de l’écologie et notre président n’a rien de soutenable ni de réalisable? Comment mettre en place un modèle plus soutenable basé sur l’humain et non pas sur les ressources et les technologies?

Pour répondre à ces questions, je résume ici l’interview de Philippe Bihouix dans le ThinkerView, groupe indépendant qui réalise des interviews percutantes sur internet sur des sujets insuffisamment médiatisés à fort enjeu pour notre futur (rupture énergétique avec Jean-Marc Jancovici, effondrement avec Vincent Mignerot et maintenant croissance verte avec Philippe Bihouix).

Philippe Bihouix est ingénieur centralien. Il est l’auteur du livre « L’âge des low-tech, vers une civilisation techniquement soutenable » (2014) dans lequel il revient notamment sur l’impossibilité de mettre en place une transition énergétique basée sur les high-technologies et évoque des pistes pour mettre en place une décroissance confortable.

Philippe Bihouix aborde beaucoup de sujets allant des limites des nouvelles technologies aux low-tech en passant par le mythe de la croissance verte. Vous retrouvez l’interview complète ici.

 

 

Les limites quantitatives et qualitatives des métaux qui composent les nouvelles technologies

Toutes les nouvelles technologies modernes (vélos et voitures électriques, nouvelles énergies, smartphone et objets connectés, équipements domotique, téléviseurs…) sont composés d’une grande diversité de métaux, notamment pour tout ce qui est électronique. La quantité disponible de ces métaux diminue. Cela résulte simplement du fait que ces métaux ne sont pas illimités sur Terre. Mais plus concrètement, le fait est que les entreprises d’extraction extraient en priorité les mines riches en métaux, les plus facilement exploitables, les plus rentables financièrement. Quand ces mines sont épuisées, il faut en exploiter des nouvelles qui seront donc logiquement moins riches en métaux, moins facilement exploitables, et moins rentables. Il faut de plus en plus d’énergie pour aller chercher des métaux qui se raréfient. Problème : la croissance verte pour fonctionner a besoin de plus en plus de métaux (batteries, technologies diverses d’énergie renouvelable ou d’efficacité énergétique…).

On pourrait penser que cela n’est pas grave puisqu’on pourrait recycler ces métaux présents dans ces nouvelles technologies. Malheureusement, ces derniers présentent des taux de recyclages extrêmement faibles, souvent inférieur à 1%. Cela est dû notamment à l’usage dispersif de ces métaux (impossibilité d’aller récupérer les métaux présents dans les cosmétiques, dans les peintures, dans les feux d’artifice, dans les tissus, les cuirs, etc. ou encore ceux perdus dans l’usage des pièces comme les caténaires). De plus, la complexité de nos produits fait que nous n’utilisons que rarement les métaux dans leur forme pure, au contraire nous réalisons des alliages qui contiennent plusieurs dizaines de métaux en petite quantité (et donc c’est très difficile d’aller les dissocier pour les récupérer, quand bien même l’objet en fin de vie est récupéré). Par exemple, un objet high-tech comme un smartphone contient quelques milligrammes de plusieurs dizaines de métaux différents.

Les métaux existant sont donc disponibles en quantité décroissante, et ne se recycle pas de manière efficace. Les défenseurs des high-technologies s’activent donc pour rechercher de nouveaux gisements de métaux.

 

 

La folie des nouvelles exploitations de métaux

Nous entendons de plus en plus parler de nouvelles possibilités d’exploitation de métaux, notamment les nodules polymétalliques. Ceux-ci se récupèrent à l’aide d’un énorme aspirateur que l’on balade au fond de l’eau, à partir d’un bateau d’exploitation, et qui aspire tout sur son passage. Cela pose un problème environnemental puisqu’on n’a aucune idée de ce qu’il se passe à plusieurs milliers de mètres de profondeurs, et qu’on aspire des grandes quantités de fond marins pour ne récupérer que d’infimes quantités de métaux. Cela pose également un problème économique puisqu’on n’a aucune idée de la rentabilité de ces procédés, comparé à leur investissement. Enfin, d’un point de vue énergétique, il est hypothétique de penser que l’énergie que l’on produira grâce à ces métaux sera supérieure à celle investit pour aller les chercher.

Nicolas Casaux, dans cet article, dénonce la folie de notre boulimie extractiviste, à travers cet exemple de l’exploitation des nodules polymétalliques qui représente un désastre pour la santé du plancher océanique et donc de notre planète : « Vous comprenez bien qu’entre, d’un côté, le climat des 100 000 prochaines années et l’oxygène des 2 millions d’années à venir, et, de l’autre, des smartphones, des ordinateurs et des télévisions, le choix n’est pas aisé. On ne peut raisonnablement pas renoncer aux smartphones, aux ordinateurs et aux télévisions. C’est pourquoi jusqu’ici, les smartphones, les ordinateurs et les télévisions l’ont emporté et l’emportent sur la santé de la biosphère ».

On voit bien à travers cet exemple que nous nous entêtons à vouloir conserver notre mode de vie consumériste coûte que coûte, quand bien même celui-ci nous emmène vers  une accélération dangereuse de la destruction de l’environnement. C’est donc cela la logique de la croissance verte.

 

 

La croissance verte : fantasme naïf, greenwashing ou réalité ?

Pour Philippe Bihouix, dire que valoriser la mise en place des ENR (énergies renouvelables)  représente du greenwashing (le fait de se donner une image écologique et responsable quand on est une structure polluante et destructrice) est un peu exagéré car « parmi toutes les personnes qui fantasment sur un monde 100% ENR avec des voitures électriques, autonomes, il y a des gens qui sont juste naïfs avec une bonne intention, et d’autres qui sont un peu plus conscients, ou qui ne s’intéressent pas au point de vue systémique« . Il rappelle que l’énergie verte n’est que pur mensonge puisque aucune énergie n’est jamais verte, jamais propre, jamais zéro carbone. De même qu’une voiture n’est jamais propre non plus. Il y a toujours un impact.

Parmi toutes les énergies renouvelables, certaines sont plus ou moins consommatrices de ressources, ou plus ou moins impactantes pour l’environnement (« difficile à juger entre une éolienne qui tue des chauve-souris ou un barrage qui créé du méthane » et qui tue des poissons d’ailleurs!). Ce qui est dramatique avec les ENR, c’est que ça alimente le fantasme que nous allons pouvoir conserver notre manière de vivre (insoutenable) avec un mix d’énergie renouvelable [c’est toujours intéressant de se rappeler la part anecdotique des ENR dans le mix énergétique mondial : voire graphique ci-dessous issu d’un article de Jean-Marc Jancovici]. Il y a différents scénarios qui proposent un monde 100% ENR et 100% durable, mais ils se heurtent forcément à la question des ressources, à leur partage à l’échelle mondiale, au fait que tous les 30 ans il faut renouveler le parc et tous les équipements associés car, comme nous l’avons vu précédemment, on ne peut pas tout recycler. La mise en place de ce monde 100% ENR, toutes les extractions, fabrications, transport de matières associés, le renouvellement du parc, le recyclage éventuel de ce qui peut l’être, demanderait énormément d’énergie.

graphique Janco.jpgEvolution de la consommation d’énergie par personne, en moyenne mondiale, depuis 1860, bois inclus, la partie rose correspond à l’énergie produite par les éoliennes et le solaire photovoltaïque.

Plus on enrichit technologiquement nos modes de vie (smartphone, appareils intelligents, objets connectés, etc. qui contiennent des nanogrammes de différents métaux), plus on accélère les usages dispersifs et plus on complexifie le recyclage (quand on ne les jette pas dans les déchetteries d’Afrique, du Pakistan ou de Chine). Attention donc aux high-tech qui nous emmènent droit dans le mur !

Enfin, une autre limite du fantasme de la croissance verte, c’est l’effet rebond ! En effet, lorsque nous améliorons des technologies, les rendant énergétiquement plus efficaces, cela a pour conséquence d’augmenter la consommation d’énergie globale. C’est le cas de l’impact environnemental d’Internet par exemple : nous améliorons l’efficacité énergétique des Data-centers, hélas leur stockage est tellement plus grand qu’avant, que la consommation d’énergie d’Internet explose. L’auto-partage, qui permet de mettre 3 personnes dans une voiture plutôt qu’une, rend finalement le voyage économiquement intéressant pour les 3 personnes, donc finalement le voyage a lieu alors qu’il n’aurait peut-être pas été effectué sinon. Les exemples les plus connus étant les ampoules, dont l’efficacité ne cesse d’augmenter, tout comme leur consommation d’énergie globale, ou des voitures qui consomment de moins en moins mais dont les émissions globales ne cessent d’augmenter.

L’impasse dans laquelle nous emmène la croissance verte ne nous laisse pas d’autres choix que de penser un modèle alternatif beaucoup plus soutenable et beaucoup moins impactant pour la planète.

 

 

L’âge des low-tech, comment le mettre en place ?

Les low-tech sont des technologies qui se veulent simples, conviviales et facilement appropriables par l’usager. C’est une démarche qui consiste à se demander à chaque fois que l’on produit un objet : « Est-ce que j’en ai vraiment besoin ? Qu’est-ce que je produis? Comment je le produis? » Cette démarche amène vers une sobriété qui peut être contrainte (limitation de vitesse) ou volontaire (AMAP, zéro déchet).

L’échelle idéale pour les mettre en place serait l’échelle mondiale par le biais d’une organisation mondiale de l’environnement, mais les instances mondiales (COP21) où régionales (Europe) ne donnent aucun résultat. Il ne faut pas forcément abandonner ces échelles, mais être conscient que ça n’ira pas assez vite quoiqu’il arrive. De toute manière, ces instances internationales font les choses à l’envers pour le moment puisqu’elles se concentrent sur les énergies vertes qui ne résolvent rien (« j’émet à gauche pour faire semblant d’émettre un peu moins à droite »). L’échelle personnelle ou familiale (compostage, alimentation, consommation d’énergie et de ressources, moyens de déplacement…) est importante mais a des limites puisque c’est aujourd’hui très difficile de vivre de manière moins insoutenable dans un système qui ne le permet que très peu (la plupart des aliments possèdent de l’huile de palme, les restaurants sont rarement vegan, la plupart des objets type ordinateur ou smartphone sont des désastres écologiques…). [Et que de toute façon la part des citoyens dans les désastres en cours est très infime comparé à celle du système industriel, voir l’article « oubliez les douches courtes » de Derrick Jensen]

Pour lutter contre cette inertie face aux menaces réelles qui nous entourent, il faudrait selon Philippe Bihouix, un mélange de poussée culturelle, d’expérimentations locales et d’un accompagnement réglementaire normatif d’exemplarité. Il faut donner envie aux gens de faire des efforts et ne pas les décourager en permettant à d’autres de les anéantir [si on se serre la ceinture, tout le monde le fait, le premier ministre ne prend pas un Jet privé à 250 000€, oups j’ai dit ça moi?].

La mise en place d’un mode de vie plus soutenable commence par la compréhension des limites du système en place et notamment par la sortie du paradigme de la croissance économique.

 

 

Croissance économique, chômage, productivité : l’incohérence de nos politiques

Toutes les entreprises recherchent la productivité, et doivent donc baisser leur coût du travail. Ça c’est fait avec la mécanisation qui remplaçait les travailleurs, puis par l’automation, le numérique, et maintenant de plus en plus grâce à l’intelligence artificielle. On remplace en fait du travail humain par de la consommation d’énergie et des ressources (à travers la fabrication et l’utilisation de machines), et ça s’accélère. Philippe Bihouix signale qu’il y a deux moyens de détruire de l’emploi : délocaliser et augmenter la productivité. Dans notre modèle, pour créer de l’emploi, il faut de la croissance (qu’on appellera « verte » pour faire plaisir à tout le monde). Il rappelle qu’on ne reviendra jamais à un taux de croissance similaire à celui des 30 glorieuses, et que ça ne serait absolument pas souhaitable d’un point de vu environnementale car on ne sait pas « découpler la consommation d’énergie, de ressources, de gaz à effet de serre, et le PIB ». On peut donc penser qu’en restant dans ce paradigme de la croissance économique, on consommera de plus en plus des ressources restantes (et donc on détruira de plus en plus la planète) pour rechercher une croissance qui ne reviendra pas, en augmentant le chômage.

Dans un paradigme de post-croissance (ou de décroissance), il faut accepter que des emplois disparaissent quand ils correspondent à des activités néfastes ou inutiles. Il faut à tout prix arrêter de produire et vendre dans le seul but de créer des emplois [et faire du profit]. Pour stopper cela, Philippe Bihouix rappelle que l’Etat ou l’Europe ont encore un pouvoir normatif et prescriptif (ils pourraient prendre la décision de « réduire le poids des voitures progressivement jusqu’aux vélos », ou encore favoriser fortement l’artisanat local dans tous les achats publics). L’Etat a également un pouvoir d’emprunt et de soutien à l’innovation, mais aujourd’hui il décide de favoriser une start-up qui propose une innovation technologique plutôt que quelqu’un qui veut ouvrir un atelier de réparation de vélo. L’Etat fait également, aujourd’hui, le choix de porter sur le travail humain le coût de la sécurité sociale, le coût du chômage, le coût des retraites, etc. Donc le travail humain est plus cher que les ressources. Et donc les entreprises, les administrations et les consommateurs vont vers des produits qui ont favorisé la consommation de ressources et pas vers ceux qui ont favorisé le travail humain (car les produits issus du travail humain sont plus cher). C’est également pour cela qu’il est aujourd’hui plus cher de réparer que d’acheter neuf.

Il y a donc un changement d’idéologie politique à mettre en place, qui consiste à remplacer l’énergie et les ressources (qui sont rares aujourd’hui, et coûteuses environnementalement) par du travail humain (qui déborde, puisqu’il y a du chômage, du temps partiel subi, etc.). Cela consiste à revaloriser le travail local qui a disparu. Peut-être à remettre des barrières douanières pour éviter de recevoir des produits empoisonnés de l’autre bout du monde et favoriser les producteurs locaux eco-responsables. De plus, conserver ce modèle « ultra-mondialisé » est une aberration puisqu’il réduit à néant notre résilience et nous rend très vulnérable face à toute perturbation.

 

 

Conclusion : Ne surtout pas continuer sur la voie que nous sommes en train de prendre, sous peine d’une chute brutale

Philippe Bihouix revient sur beaucoup de sujet dans cet interview, certains n’ont pas pu être traité ici comme le coût écologique d’Internet, le bitcoin, le salaire universel, le nucléaire ou le lien entre la guerre et la croissance. Il nous invite à comprendre les limites de notre système (croissance économique destructrice, mensonge de la croissance verte, mondialisation…) et nous amène à réfléchir très sérieusement à un modèle post-croissance qui serait le meilleur moyen d’amortir l’effondrement probable de notre civilisation thermo-industrielle (causé par le pic pétrolier, les dérèglements climatiques, l’effondrement de la biodiversité, l’hyper-connexion de nos structures…) et également de réduire les destructions du monde naturel et les inégalités insoutenables. Il revient notamment longuement sur le fantasme de la croissance verte, ce qui doit nous réveiller et nous éveiller quant à l’impossibilité de sa mise en oeuvre et l’incohérence environnementale de ce mouvement « écologiste » qui accentuerait la destruction du vivant.

Finalement, n’a t-on pas tous à gagner dans la mise en place d’un monde plus soutenable, où la pub et les lobbys disparaissent au profit d’un sens de la réflexion retrouvé, où les technologies ne prennent plus les décisions à notre place, où l’artisanat local reprend la main sur la grande distribution, où notre alimentation n’est plus synonyme d’empoisonnement, où l’on se déconnecte des technologies pour se reconnecter avec la nature et l’humain, où le but de la vie n’est plus de consommer mais de vivre? En tout cas c’est notre meilleur chance de survie!

5 commentaires

  1. Excellent article mais encore une fois, trop de place est donnée à la problématique, et trop peu de place aux solutions ! Il est URGENT de donner des solutions que les citoyens puissent appliquer tout de suite ! Ici et maintenant ! Sans décourager les gens…Par exemple, se renseigner sur les villes-et-villages en transition qui travaillent fortement à diminuer la dépendance au pétrole ! Courage et haut-les coeurs !

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  2. Par exemple, les solutions proposées dans cet article dépendent beaucoup de la politique, sauf peut-être de nos choix alimentaires: on peut créer des coopératives pour manger local, sain, de saison… Des citoyens, en ayant assez de l’inertie des politiques, se sont bougés dans 51 pays, à la hauteur de 4000 groupes de transition écologique dans le vaste mouvement de villes et villages en transition… !

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    • Merci Vava pour votre commentaire. Effectivement le mouvement des villes en transition semble est une réponse adaptée, j’en parle dans certains articles. Mes articles plus récents sont d’ailleurs orientés vers la permaculture qui constitue selon moi la réponse la plus efficace pour répondre à nos besoins tout en réparant les écosystèmes… et cela est possible à mettre en place à toutes les échelles, avec ou (plus probablement) sans les politiques!

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